BILL EVANS TRIO

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Live at hilversum 1968

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Biographie Bill evans. tout commence par le propre de l’Histoire que de se fabriquer à partir de documents. Pas de traces tangibles, pas d’existence. L’histoire « officielle » du jazz en est un parfait exemple qui s’est longtemps édifiée à partir du vinyle, laissant dans l’ombre des pans entiers du parcours de certains musiciens simplement parce qu’ils n’avaient pas été enregistrés et mythifiant à l’inverse des formations éphémères qui auraient tout aussi bien pu demeurer dans l’oubli si un magnétophone ne les avaient plus ou moins inopinément immortalisées.

On a par exemple ces dernières années considérablement réévalué l’importance dans la carrière de Miles Davis du quintet « de transition » qu’il dirigea entre 1969 et 1970 sans jamais l’amener tel quel en studio, en (re)découvrant émerveillés toute une série d’enregistrements en concerts… Et il est toujours troublant de se rappeler a contrario que l’extraordinaire prestation du quintet de Booker Little avec Eric Dolphy au Five Spot en 1961, pierre angulaire de toute discothèque de jazz un tant soit peu cohérente, est en fait la captation miraculeuse d’une formation qui n’exista que l’espace des deux semaines de son engagement dans ce club…

Billan evans discographie

UN TRIO DE RÉUSSITE DANS LE MONDE DU JAZZ

Dans la riche et profuse carrière de Bill Evans son trio composé du contrebassiste Eddie Gomez et du batteur Jack DeJohnette est longtemps apparu comme une délicieuse parenthèse. Un groupe certes flamboyant mais “de circonstance”, monté le temps d’une tournée européenne à l’été 1968 et dont l’inscription dans la mémoire jazzistique ne tenait qu’au fait d’avoir été immortalisé par la captation d’un concert exceptionnel donné le 15 juin (“At The Montreux Jazz Festival”, Verve) et immédiatement entré dans la légende du pianiste…

Sans remettre fondamentalement en question cette lecture (l’existence du trio n’excèdera pas de fait les quelques mois de cette tournée, DeJohnette le quittant dés son retour aux USA pour rejoindre en septembre l’orchestre de Miles Davis…) l’exhumation ces derniers temps d’enregistrements inédits de cette formation ouvre d’intéressantes perspectives en donnant à entendre un orchestre “en travail”. Ne misant pas exclusivement sur la somme de ses individualités mais se préoccupant véritablement de trouver une cohésion et un son singulier, en redistribuant continuellement les dynamiques instrumentales en quête d’un authentique équilibre collectif. Après la publication récente d’une séance totalement inédite du trio, enregistrée le 20 juin 1968 en Allemagne, à Villingen, dans les mythiques studios MPS, sous la supervision du producteur Joachim-Ernst Berendt, c’est cette fois un concert pour happy few donné deux jours plus tard (le 22 juin) dans les studios NRU de la radio néerlandaise VARA pour le compte de l’émission “Radio Jazz in Actie" qui nous offre la possibilité d’approfondir et affiner encore notre perception des qualités spécifiques de ce groupe mais aussi de re-situer ses orientations esthétiques dans la perspective plus générale d’une certaine forme de renouveau que de toute évidence le pianiste entendait alors faire prendre à sa musique en réinventant son “art du trio”.

UNE PÉRIODE DE DOUTE POUR BILL EVANS

De fait à cet instant de sa carrière, Bill Evans se cherche, et les disques qu’il publie alors sur le label Verve, aussi sublimes nous apparaissent-ils avec le recul des années, rendent compte paradoxalement de ses atermoiements, qui se contentent pour l’essentiel de répéter (certes, avec génie) des formules déjà expérimentées quelques années auparavant dans des registres intimistes et introspectifs.

Qu’il s’agisse d’“Intermodulation”, reprenant le dialogue télépathique avec le guitariste Jim Hall là où “Undercurrent” paru en 1963 l’avait laissé ou de “Further Conversations With Myself”, poursuivant comme son nom l’indique la troublante conversation gémellaire entamée par le pianiste la même année sur un disque alors vraiment novateur (“Conversations With Myself”), aucun projet durant ces années 1966/67 ne donne le sentiment de proposer de nouvelles perspectives à un univers semble-t-il parvenu à maturité.

Un trio en reconstruction

En fait, sous ce calme apparent, Bill Evans est “en chantier”, en quête d’une refondation intime de la formule piano/contrebasse/batterie qu’il a largement contribué au tournant des années 60 à faire entrer dans la modernité, en instaurant en compagnie de Scott La Faro et Paul Motian un nouvel ordre démocratique entre les instruments, véritablement révolutionnaire. Depuis la dissolution en 1965 de son trio composé de Chuck Israël à la contrebasse et Larry Bunker à la batterie, le pianiste est comme orphelin, multipliant les partenaires et les configurations, sans parvenir à fixer la formule qui lui permettrait d’ouvrir un nouveau chapitre…

En octobre 1966, à l’occasion d’une séance avec le grand batteur West-Coast Shelly Manne (“A Simple Matter Of Conviction”, Verve), Eddy Gomez, jeune contrebassiste brillant et virtuose perpétuant la tradition inaugurée par Scott LaFaro, fait officiellement son apparition dans l’univers du pianiste. Bill Evans qui dans ses trios a toujours privilégié l’axe le reliant au contrebassiste a enfin trouvé le partenaire avec qui renouer le dialogue et se projeter dans l’avenir. Reste le problème du batteur. Au cours de cette période le poste sera alternativement occupé par Arnie Wise, Joe Hunt, et même Philly Joe Jones (“California Here I Come” un concert inédit d’août 1967 paru en 1982 sur le label Verve rend compte de cette collaboration éphémère).

C’est à la fin du printemps 1968, à l’occasion d’un engagement de deux semaines dans le club New-yorkais Top of the Gate, que Jack DeJohnette, alors à peine âgé de 26 ans mais auréolé par quatre années passées au sein du fameux quartette de Charles Lloyd, intégrera finalement à son tour le trio, apportant immédiatement une façon très moderne et personnelle de diffuser sa sensibilité proprement afro-américaine dans l’univers du pianiste.

Car ce qui frappe à l’écoute des différents documents qui nous sont désormais accessibles de cet orchestre (et notamment de ce concert radiophonique), c’est à la fois à quel point il s’inscrit dans la continuité des grands trios du pianiste (dans ses textures serrées fondées sur une conception quasi organique de la cohésion collective) et inaugure une nouvelle manière, plus extravertie et volubile. De toute évidence séduit et “re-dynamisé” par la fluidité, l’imagination et la richesse de proposition de la contrebasse virevoltante de Gomez, Bill Evans échappe ici constamment à ses tentations introspectives et volontiers dépressives, s’engageant dans des registres moins familiers et contrôlés, et retrouvant une certaine forme d’allégresse rythmique déjà perceptible dans ses premiers disques en trio de la fin des années 50 — “New Jazz Conceptions” (avec Teddy Kotick à la basse et Paul Motian à la batterie) et “Everybody Digs Bill Evans” (avec Sam Jones à la basse et Philly Joe Jones à la batterie) - mais totalement ré-envisagée dans une perspective plus égalitaire du rôle de chacun dans la fabrique du swing. Sur la base à la fois discrète et constamment pulsative du drumming de DeJohnette, tout en nuances, aéré et tellurique dans le même geste, c’est incontestablement la contrebasse digressive d’Eddy Gomez qui ici oriente les humeurs de la formation, alimentant la pulse rythmique en “walking bass” bondissantes pour soudain prendre la tangente, s’engager dans de de brefs dialogues extrêmement libres avec le pianiste, et finalement prendre de la “distance” et comme en aparté commenter en soliloques méditatifs le discours collectif.

La sortie de nombreux succès Jazz

L’étonnante version que donne ici le trio d’Embraceable You”, la célèbre chanson des frères Gershwin, en est un parfait exemple, qui offre à Gomez tout l’espace pour exposer, développer et mener le thème de bout en bout ne laissant à Evans que le soin d’agrémenter la ligne mélodique de la contrebasse d’accords subtils en grappes de notes éparses. Mais c’est l’ensemble du concert qui se révèle au final extraordinaire de liberté, d’inventivité et de séduction immédiate. Sur un répertoire raffiné de compositions originales du pianiste (“Very Early”, “Turn Out The Stars”, “Five”), de grands classiques modernes (“Nardis” de Miles Davis, “Oleo” de Sonny Rollins), de thèmes de musique de film (“Alfie” de Burt Bacharach, “Emily” de Johnny Mandel, et “You're Gonna Hear From Me” d’André Previn) ou de comédie musicale (“Who Can I Turn To (When Nobody Needs Me” d’Anthony Newley) — le trio fait feu de tous bois, multipliant les audaces formelles sans jamais perdre la grâce gestuelle ni le contrôle des dynamiques collectives, retrouvant même par instant l’intensité émotionnelle du fameux concert de Montreux donné deux jours plus tôt.

Biographie Bill Evans

Si effectivement Jack De Johnette ne fera finalement qu’une furtive figuration dans l’univers d’Evans, laissant sa place à Marty Morell au sein du trio dés l’automne 68, il s’avère désormais évident que cet orchestre, aussi éphémère fut-il, est un moment clé dans la carrière du pianiste qui inaugure son grand virage esthétique vers une musique toujours plus lyrique, solaire et vigoureuse qui trouvera sa consécration avec la création en 1978 de son ultime trio en compagnie de Marc Johnson et Joe La Barbera.

Stéphane Ollivier

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Biographie Bill Evans, par The Lost Recordings.